dimanche 4 mai 2008

Au niveau collant c'est mieux -des tartelettes chocolat au lait, passion, ananas rôti-

Une heure avant de partir, parce que j'avais voulu manger avec les doigts une part brûlante d'une pizza fort à propos baptisée Etna, je fis gicler avec très peu de classe une certaine quantité d'huile pimentée sur une jupe gris bleu qui, évidemment, sortait tout juste de la machine. Dans une sorte d'élan désespéré et irréfléchi, j'aspergeai la flaque rouge sang qui s'élargissait à vue d'oeil d'une vive pression de produit vaisselle... et continuai en restant digne de dévorer, avec des couverts, ma part de pizza.
"Est-ce que j'ai vraiment besoin de me changer? Non parce que bon, j'ai un peu la flemme et personne ne fera attention: y'a jamais beaucoup de lumière dans les concerts"
Regard très réprobateur de G. Un truc qui pourrait dire: "Je sors peut-être avec une radine mais pas avec une souillon" mais il a juste dit: "Non mais attends, c'est du pur gras!"
De toute façon, ce n'était pas sérieux. Je ne pouvais envisager de me rendre à un concert de Moriarty, même si le fait d'y aller relevait quelque part du hasard, avec une jupe crasseuse. Je parle de hasard parce que je ne connaissais pas bien le groupe; G. avait pris des places depuis longtemps déjà, mais quand je me décidai à écouter l'album, c'était plus fort que moi, passée la première chanson, je préférais toujours réentendre le dernier disque de PJ Harvey.
Ma culture musicale frôle malheureusement le zéro, les pages musiques des Inrocks me sont incompréhensibles, j'en suis toujours à écouter les mêmes vieux trucs (sauf parfois les nouveautés de l'ordre de PJ) et j'avoue que je n'éprouve guère d'intérêt pour ce qui se fait. G. avait faillit renoncer à aller à ce concert parce que "Non mais même ma mère a le disque!". C'est vrai, c'est rageant mais bon.
Dans le hall attenant à la salle de concert, où essayait vaille que vaille le groupe de première partie de garder encore quelques spectateurs, j'attendais, les cheveux attachés et la jupe propre, un gobelet de bière à la main, que G. revienne (c'était sa bière parce que, je ne sais pas exactement pourquoi, j'ai cette idée un peu stupide m'a-t-on expliqué à plusieurs reprises, que les filles et la bière ça ne va pas ensemble. La bière, c'est pour les garçons. Comme le gratin de frites ou le pied de cochon. Les filles, c'est sensé boire du vin ou du mojito mais surtout pas de bière. Je devrais sortir plus souvent n'est-ce-pas?). J'essayais d'avoir un air un peu dégagé parce que j'étais toute seule avec mon gobelet alors que la plupart des gens était en groupe et riait fort. Bon et là bim, une jeune femme me sourit et se dirige vers moi d'un pas décidé. C'est la dame qui tient ce restaurant, Les pieds dans le plat.
"Ah tiens bonjour! Vous allez bien?" etc.
Entre autre "Hmmm... Vous avez un beau manteau!" (et une jupe propre aurais-je eu envie de lui faire remarquer) mais je dis juste "Oh, merci. Mais peut-être que j'aurais dû mettre autre chose parce que si quelqu'un renverse de la bière dessus..."
"Oui enfin bon, c'est pas un concert de punk, ça devrait aller..."

Je n'arrive pas à retranscrire l'ambiance exact de et échange, c'était agréable et surprenant. J'étais très étonnée qu'elle m'ait reconnue et surtout qu'elle ne me confonde pas avec quelqu'un d'autre, ce qui arrive parfois (genre je vais à Alphagraph, la librairie indépendante un peu cracra de la rue d'Echange. Je m'apprête à dire au revoir et là Jérôme, le libraire, me dit "Ah, c'est vous qui m'aviez demandé des renseignements sur la scène rock new-yorkaise des années 80?"
Ah non, c'est pas moi. "Mince alors. En tout cas, la personne qui m'a demandé ça, elle vous ressemble vachement".
J'aurais bien aimé discuter davantage avec cette jeune femme qui fait bien la cuisine mais pour cela... j'aurais dû boire une bière.
Le concert, quant à lui, était un peu trop électrique à mon goût (pas de thé à la vanille, de chemisiers défaits ou d'écharpes en hiver) mais la chanteuse était délicieuse (et très polie. Ils étaient d'ailleurs tous extrêmement bien élevés. Je me demande si la chanteuse boit de la bière) et le garçon à l'harmonica troublant de virtuosité.
C'était quand même une sortie pleine d'oxygène dans des temps plutôt sédentaires.
C'est d'ailleurs étrange comme en mai on fait rarement ce qui nous plaît. D'abord, ça fait quelques élections présidentielles qu'en mai, on a le coeur un peu de travers, une gueule de bois qui ne passe pas avec un plat de pâtes. De plus, alors qu'on nous promet jus de pamplemousse en terrasse, jupe courte, sandalettes et festival de Cannes, cela fait des années que je passe le mois de mai à réviser pour des examens, un concours ou je ne sais quoi d'autre du même acabit. En mai, travaille sans arrêt.


Pour partager avec des garçons et des filles que l'on aurait voulu croiser en vrai les déceptions des mois de mai compliqués, je ne peux que vous proposer de (re)voir Les amants réguliers "la patiente chronique de quelques énoncés qui n'ont pas su se dire et que personne n'a entendus" (et en premier lieu, les mots que n'a pas trouvés le beau personnage de Louis Garrel pour dire à celle qu'il aime "Reste avec moi") .
Mais vous pouvez aussi opter pour Toutes les nuits, le premier film d'Eugène Green où celui qui réussit est peut-être celui qui disait :"Je ne crois pas que je sois fait pour aller loin". C'est un film grave et malicieux qui m'a rendue très optimiste.


Pour le retour de G., après ses parisiennes vacances, j'avais d'abord voulu faire une tarte chocolat-caramel et puis, je suis tombée sur ce billet de Fanny où, outre le fait qu'elle annonce un choix de vie décisif, elle m'a mis l'eau à la bouche avec ses jolies tartes chocolat au lait-fruit de la passion (car dans mon souvenir, c'est le parfum de macaron herméen que préfère G.) Quant à l'ananas rôti qui achève de rendre ce dessert irrésistible (pour être honnête, je n'ai rien fait d'aussi bon depuis longtemps), je n'ai pas tout à fait suivi la recette initiale (d'ailleurs, pour la pâte non plus, et la ganache a aussi été quelque peu adaptée à mon absence de thermomètre), me souvenant que mon papa m'avait offert il y a plusieurs années déjà un livre de cuisine qui s'appelait Recevoir paresseusement et où l'auteur livrait une recette d'ananas rôti à la vanille qu'elle tenait de Pierre Hermé (ce livre porte assez mal son nom vu qu'éplucher et rôtir un ananas n'est pas précisément l'activité idéale quand vous avez décidé de flemmarder. J'ai aussi fait par le passé une charlotte vanille, poire et chocolat qui me laisse des souvenirs de vaisselle pas très reposants non plus).
J'ai préparé la pâte la veille, c'est très rapide, et l'ananas aussi, à dix heures du soir, en écoutant du Shakespeare à la radio et en dégustant des sushis que j'étais allée chercher au Fuji. Le parfum de sucre cuit et de vanille qui envahit la cuisine compense largement tout ce temps passé à arroser consciencieusement votre petit rôti. Trois heures avant le dessert, j'ai fait cuire les fonds de tarte et j'ai préparé la ganache que j'ai répartie encore chaude sur la pâte cuite, puis j'ai entreposé le tout au réfrigérateur. Juste avant de servir, j'ai découpé l'ananas et l'ai réparti aussi joliment que possible (hum).
En réalité, je n'ai fait que trois tartelettes mais la pâte se congèle très bien, la ganache se mange à la petite cuillère (que probalement vous lècherez) et l'ananas est délicieux avec du fromage blanc.


Les tartelettes chocolat au lait, passion, ananas rôti
Pour 6 tartelettes de 11cm de diamètre

La pâte sucrée
-230g de farine de blé
-20g de farine de maïs
-95g de sucre glace
-1 oeuf battu
-150g de beurre très mou
-30g de poudre d'amandes
-2 pincées de fleur de sel
-une demie gousse de vanille

L'ananas rôti à la vanille
-un ananas épluché et apprêté comme décrit ici
-125g de sucre roux
-250mL d'eau
-2,5gousses de vanille fendue + la gousse dont vous aurez récupéré les graines pour la pâte

La ganache chocolat au lait-passion
-le jus de six fruits de la passion
-200g de chocolat au lait
-150g de crème fraîche
-40g de beurre

Pour la pâte, utiliser les crochets du batteur électrique.
Malaxer le beurre pour l'assouplir puis ajouter le sucre glace, la poudre d'amandes, la vanille grattée, l'oeuf et enfin les farines en mélangeant bien entre chaque ingrédient.
Arrêter de battre quand la pâte forme une boule. La placer dans du papier film, l'écraser un peu en un disque un peu épais et la laisser au réfrigérateur. Au moment de la cuisson, foncer les moules à tarte et faire cuire la pâte à blanc pendant une dizaine de minutes dans un four précauffé à 180°. Retirer l'attirail de haricots secs et remettre la pâte quelques minutes dans le four éteint. Réserver.
Pour l'ananas rôti, transpercer le fruit de part en part avec une brochette en bois et insérer dans les espaces ainsi créés les gousses de vanille dont vous aurez récupéré les graines. Faire un caramel à sec en faisant précautionneusement chauffer le sucre à feu doux. Quand il commence à bronzer, verser l'eau doucement et laisser cuire un peu. Ajouter les grains de vanille puis verser ce caramel sur l'ananas et faire rôtir à 200° pendant une heure en arrosant souvent. Réserver au frais.
Pour la ganache, concasser très finement le chocolat puis verser le jus des fruits de la passion. Faire bouillir la crème et la verser sur le chocolat. Mélanger précautionneusement.
Remplir les fond de tarte avec la ganache encore un peu tiède, les laisser au moins une heure au réfrigérateur.
Au moment de servir, répartir des morceaux d'ananas.
C'est juste divin.


Lundi, un nouveau semestre commence. Plus de labo Alsa mais un poste en psy, là où j'ai travaillé l'été dernier. Et puis, dans un mois, il y a l'internat où il faudra faire en sorte que jamais plus je n'aie à retourner dans des labos et que pour toujours je puisse faire de la psy, pas une fois comme ça de temps en temps. Devant mon empressement à accrocher mon badge Jacqueline Lacan sur un nouveau gilet très Larzac, G. a dit: "Euh... tu vas quand même pas mettre ça pour aller à l'hôpital?"
On verra.

vendredi 25 avril 2008

En aparté (3) -le plaisir est un secret, en période rose-

C'était un jeudi un peu humide. Je portais un pull col V, couleur framboise écrasée, et une jupe au tissu souple et doux. J'avais choisi de déjeuner à Histoire de thés.
La première fois que nous y étions allés, c'était l'été dernier, déjà. Un samedi midi, nous avions fait un détour après le marché, malgré la chaleur, le poids des cabas et le fait que nous habitons à l'exacte opposée. Je crois me souvenir que notre motivation à y déjeuner était le fruit d'une précédente frustration. En effet, quelques temps auparavant, nous avions voulu nous installer à la terrasse de ce salon de thé, en fin d'après-midi, mais nous avions été éconduits, parce qu'il était trop tard, selon la propriétaire. Pour ma part, je jugeais que 17h00 était une heure convenable pour boire un thé mais bon. En temps ordinaire, j'aurais renoncé à cet endroit, mais c'est aussi une librairie et il y avait du cheesecake à la carte.
Ce samedi-là, j'avais vraiment regretté de ne pas avoir pris d'appareil photo, car le lieu est très joli et saurait plaire à toutes les amatrices de Jane Austen. Tissus liberty, vaisselle dépareillée, théières fleuries, coussins dodus. Et pour ne rien gâcher, plein de livres, que l'on peut feuilleter ou acheter, des magazines de décoration et toute la presse culinaire supportable (c'est à dire pas des trucs moches, impersonnels et avec autant de fautes d'orthographe que de publicités).
Sur un petit comptoir, gâteaux et biscuits s'étalent en parfaite décadence sucrée.
Ce qui dépare un peu, c'est la maîtresse de maison. Dans ce cocon fleuri et hors du temps, on s'attendrait à voir surgir des cuisines une femme un peu ronde, aux joues aimables, une brune avec un chignon, des fossettes pourquoi pas, un tablier blanc festonné noué sur une robe avec des poches, d'une couleur subtile en tout cas, un ton profond. Elle aurait un sourire doux et gourmand. Bon, la dame qui vous acccueille est en fait un paradigme vivant de la parfaite bourgeoise rennaise. Elle est brune, d'accord, il y a un ruban un peu apprêté qui retient ses cheveux mais elle porte une robe de créateur et des chaussures pointues. Et surtout, il n'émane d'elle aucune chaleur gourmande, on dirait qu'il ne faut surtout pas qu'elle se tâche et elle fait le service avec une froide préciosité qui aurait dû m'alerter. Parfois je suis d'une naïveté confondante.
De ce déjeuner, je me souviens d'un gaspacho fraise-tomate, délicieux, servi dans une tasse en porcelaine fine, ajourée d'un filet d'or. Je ne me souviens plus vraiment de l'assiette estivale, si ce n'est qu'il y avait une terrine de fromage de chèvre aux herbes, rien de renversant. Je me souviens surtout du gâteau chocolat et caramel du dessert, absolument infect et que je n'aurais pas fini.
Si j'étais moins naïve et moins sensible aux tissus fleuris, je n'aurais peut-être pas renouvelé l'expérience.
Mais...
Ce jeudi était donc un peu humide et je frissonnais dans mon pull framboise écrasée.
Il y avait une petite table pour fille seule qui m'attendait, avec une vue plongeante sur le comptoir à gâteaux et j'ai reconnu les petits moelleux caramel et chocolat. La propriétaire avait toujours un ruban dans les cheveux et était en grande conversation avec une jeune femme rousse au regard de (mauvaise) tragédienne. Elle fut bientôt rejointe par un jeune homme en manteau noir, manteau qu'il jeta négligemment sur la petite banquette fleurie m'empêchant ainsi de prendre une discrète photo de ce joli meuble. Ce jeune homme, appelé Simon (je mets rarement des prénoms dans mes billets mais il se trouve que ça lui allait comme un gant), fut rapidement mis à contribution par sa jeune compagne:
"Euh Simon, j'ai lancé une machine de pulls, c'est de la laine, c'est fragile alors j'ai mis sur délicat et y'a pas d'essorage sur ce programme-là donc tu vois, il faudrait que tu programmes un essorage à part, mais pas le fort, pas celui de d'habitude, le doux, celui où il y a une seule étoile sur le bouton. Tu vois?
-...
-Ah oui. Hum, je me doutais que tu saurais pas. Bon ben tant pis, je vais repasser à la maison avec toi pour te montrer, j'arriverai juste un peu en retard à mon rendez-vous, c'est tout."
Pendant ce temps, j'avais jeté mon dévolu sur des lasagnes de saumon aux légumes étant donné que j'étais très moyennement convaincue par l'assortiment pâtes au pistou et carottes à la marocaine qui composaient entres autre l'assiette de printemps et encore moins par un crumble au filet mignon avec des noix de cajou. Je n'ai pas compulsé très longtemps le magazine de cuisine que j'avais choisi parce que cinq secondes après un petit "dring" microondesque, mes lasagnes sont arrivées, accompagnées de feuilles de salade géantes recouvertes d'une vinaigrette qui se révèlera trop salée. Mais bon, les lasagnes ne sont pas mauvaises, les légumes fondus ont très bon goût. Le saumon n'a aucun intérêt mais je m'en doutais un peu. A vrai dire, il est tellement cuit qu'on dirait un peu du thon en boîte.
Ne pouvant faire abstraction de la conversation de mes voisins, j'avais un peu de mal à me concentrer sur mon magazine de cuisine en attendant le dessert (quelle témérité! Je m'étonne moi-même), surtout que la salle s'est remplie de filles seules (en veste en velours côtelé) et qu'il y a dans l'assistance des personnes de ma connaissance. Sur le comptoir, il y a du pain perdu amandes et fleur d'oranger qui m'a l'air un peu décrépi, une tarte au citron un peu fatiguée, des sablés au chocolat et un beau clafoutis framboise et vanille qui me tente parce qu'il n'est pas entamé (et qu'il me paraît donc frais, car voyez-vous, Simon commandera lui aussi les lasagnes au saumon et après nos deux parts, elles seront rayées de la carte. C'est quand même un peu suspect, non?). Le clafoutis est tellement frais qu'il est encore tiède, il s'affaisse voluptueusement dans ma jolie assiette sauf que je ne le finirai pas parce qu'elle a oublié de mettre du sucre et j'ai juste l'impression de manger de la bouillie chaude et fade. Je trie les framboises.
Ma naïveté a des limites.
Je regrette que l'on y mange si mal parce que le lieu est vraiment agréable. Alors on peut juste venir boire un thé (d'autant que c'est ouvert jusqu'à 19heures maintenant) et rêvasser à des vacances dans la campagne anglaise en se réchauffant les mains sur une théière fleurie...


Histoire de thés
43 rue de Dinan
35000 Rennes
0299657592


Hier après-midi, après d'interminables colloques avec moi-même, j'ai décidé d'aller voir The Darjeeling limited. Je sais qu'il est sorti depuis longtemps déjà mais G. était très réticent à y aller (pour ne pas dire: il refusait catégoriquement d'y aller) et les horaires n'étaient jamais très convaincants. Mais, comme G. est à Paris et que je suis punie par l'internat à rester au bureau à relire tout un tas de fiches indigestes, je pouvais, en faisant taire ma culpabilité, aller tranquillement à la séance de 18h10 si le coeur me disait.
Le coeur me disait mais la raison m'a retenue jusqu'à 17h55, ce qui fait qu'au dernier moment, dans un élan désespéré, j'ai enfilé les premiers vêtements qui se présentaient à moi (car je travaille en mou insortable) et j'ai filé au cinéma. Il faisait super beau, j'ai cligné des yeux pendant les premiers mètres, je n'étais pas sortie depuis trois jours. Il faisait très chaud aussi, je n'étais pas au courant et j'avais encore mon manteau.
Dans la salle, il y avait un couple d'Allemands qui mangeait du pain aux céréales en faisant beaucoup de bruit.
Je suis sortie enchantée et ravie. J'ai adoré cette histoire de garçons qui ont un peu peur de grandir, qui ont du mal à s'accomplir, j'ai adoré le regard de Sweet lime, les repas dans le train, les hésitations et les doutes, les malentendus, et j'ai adoré, avouons-le, Adrien Brody, parfaitement irrésistible en migraineux à lunettes chaussant du 45 et abordant, comme Antoine Doinel en d'autres lieux et d'autres époques, avec une anxiété certaine, sa future paternité. Je crois que j'ai un truc avec les garçons qui ont un grand nez.


Je suis rentrée, même mes cheveux souriaient tant ce film m'a plu, et j'ai préparé des ravioli au fromage, avec une sauce au mascarpone et au gorgonzola et un peu de jambon de parme. C'était bon, je revoyais les images du film, défiler comme un train.


Le titre n'a rien à voir avec tout ça, mais j'ai réentendu cette chanson de Souchon ce matin, sur une vieille cassette, chantée par Vincent Delerm. Et j'aime bien.

dimanche 20 avril 2008

Après les jours gris -le poulet à la mangue et au gingembre de ma maman-

Ils arrivent toujours sans prévenir.
A cause d'eux, l'oreiller est mouillé de larmes, la radio reste muette, même pour les émissions de Raphaël Enthoven ("C'est de la soupe" assène l'un de nos libraires préférés, mais moi j'aime sa voix, surtout quand il dit "Cette semaine, les nouveaux chemins de la connaissance s'intéresseront au travail et essaieront de répondre plus particulièrement à la question "A quoi cela sert-il de travailler?"" Mille réponses très raisonnables surgissent spontanément mais mon état d'esprit laisse la question en suspens) et on se lève chaque matin en ayant l'impression de n'avoir jamais dormi.
Les jours gris donnent un goût de pluie à des petits pots de crème à la vanille ratés.
Ils crispent le sourire.
Ils creusent les cernes.
Ils alourdissent chaque pas.
On n'a pas très faim.
On n'a pas envie de lire.
On travaille beaucoup, ça évite de penser.
On n'est même pas gênée de porter un collant filé.
On ne regarde pas avant de traverser.
La moindre remarque devient déplacée et le regard réprobateur de la caissière de supermarché suite au temps que vous passez à rassembler votre monnaie vous fait monter les larmes aux yeux.
Vous êtes saisie de honte en vous surprenant à contempler le vide sombre de votre état alors que vous croisez de jeunes gens qui font la manche. Vous vous détestez.
Vous n'avez pas le courage de raconter ça dans votre journal. Mais vous ne sauriez de toute façon pas exactement quoi dire. Car c'est bien le problème des jours gris; leur origine est obscure, ils sont inconsistants, immatériels mais terriblement denses, ils pèsent une tonne sur la poitrine. Mais à la question "Qu'est-ce-qui ne va pas?", vous ne savez répondre rien d'autre qu'un silence.
Ou "Je n'y ai vu que du feu, du vent/Telle qu'en moi-même et telle qu'avant/J'ai raté ma vie en deux temps/Trop occupée à faire d'autres plans"
Et puis, les jours gris disparaissent comme ils étaient apparus, on dirait que quelqu'un a soufflé dessus (d'ailleurs quelqu'un a soufflé dessus).
Vous rassemblez vos esprits, vous avez l'impression d'avoir donné le coup de pied salvateur qui fait que si vous sombrez dans les flots, il vous fera revenir à la surface. La bouffée d'air que vous inhalez vous vivifie toute entière.
J'ai dévoré de petits sandwiches au pain d'épices banane/cannelle et au sablé de Wissant pour fêter ça.
J'ai bien aimé une histoire de novices vénitiens en proie au doute.
J'ai adoré suivre les petits-déjeuners de la famille Ricorée.
J'ai feuilleté et étripé avec un bonheur sans égal les vieux magazines qui traînaient sur l'étagère du bas de mon placard. J'ai ainsi trouvé une super belle photo de Léon et Sophie Tolstoï.
J'ai pris des places pour Myth .
J'ai pris l'habitude d'ouvrir avec plaisir une jolie boîte de sardines.
J'ai essayé une chouette tunique (qui n'est pas orange et rose même si c'est la tendance cette saison nous dit-on ).
J'ai reçu une carte postale qui me parlait avec délicatesse d'Hélène Berr.
J'ai mangé, dans un restaurant au charme très désuet, les premières framboises du Maine et Loire, charnues, veloutées, acidulées. Elles allaient très bien avec quelques fraises, de la glace à la vanille et une tuile à la nougatine.
J'ai réussi le poulet à la mangue de ma maman, "aussi bien qu'elle" a dit G. en fin connaisseur.


Cette recette est un de ses classiques, qu'elle est contente que nous réclamions car elle est très simple à faire pour un résultat très réjouissant. C'est à la fois acidulé, salé, sucré et le gingembre parfume délicieusement l'ensemble. J'aime par-dessus tout noyer mon riz bien chaud de la sauce épaisse et aromatique.

Le poulet à la mangue et au gingembre de ma maman

-un poulet bien élevé
-une mangue mûre à point, épluchée et coupée en morceaux
-trois échalotes
-le jus d'un citron vert
-deux cuillérées à soupe de miel
-un gros pouce de gingembre râpé
-de l'origan (ça peut paraître bizarre, mais c'est absolument indispensable et, pour l'avoir essayé, insubstituable)
-de la ciboulette
-du sel, du poivre
-de l'huile d'olive, du beurre salé

Masser le poulet à l'huile d'olive, au sel, au poivre. Ne pas oublier d'assaisonner l'intérieur. Eparpiller de l'origan sur toute la surface de l'oiseau.
Le mettre à rôtir avec les échalotes (je suppose que chacun a sa technique particulière de rôtissage).
Un peu avant la fin de la cuisson, faire revenir la mangue dans un peu de beurre salé. Ajouter le gingembre, puis le miel et le jus de citron vert. Laisser cuire un peu.
Récupérer le jus du rôti (si vous pensez à déglacer le fond du plat à mi-cuisson, il doit y avoir en abondance) et le verser sur la mangue.
Laisser cuire le fruit pendant que vous découpez le poulet (personnellement je préfère le blanc).
Verser la sauce dans un grand bol creux, ajouter beaucoup de ciboulette ciselée.
Servir le riz, le poulet, et napper de sauce. C'est bon!


Suite à l'histoire d'eva, une brocante un dimanche sous la pluie et une boîte à chaussures qui renfermait de jolis menus, je ne résiste à vous parler d'un très joli livre trouvé dans une librairie parisienne à minuit moins le quart, un soir de printemps.
Dans Le carnet d'or de Stéphane Mallarmé, vous trouverez huit menus nés de son imagination où se croisent coquillages de mer en buisson et glace pralinée aux amandes fraîches pour le menu d'un déjeuner au bord de la mer ou truites à la Chambord et cailles au nid pour le menu d'un dîner de rentrée à Paris ("intime" est-il précisé). En bonus, quelques étonnantes recettes à découvrir.


Vendredi dernier, c'était mon dernier jour au labo! Comme je suis polie et bien élevée, j'ai mis de côté le fait que plusieurs personnes continuaient à m'appeler Saphir ou Shiraz voire Schéhérazade (ces prénoms se rapprochant très vaguement du vrai prénom de Patoumi) et je leur ai préparé un appétissant gâteau de départ (un gâteau au double yaourt à l'orange et au chocolat, sans substances létales par ailleurs, vous pouvez me croire). Je l'ai laissé dans la salle de pause avec une petite pancarte (menus travaux de découpage et d'utilisation de cure dent), précisant à l'encre rose sa nature.
Première réaction de ces gentilles personnes au moment de la découpe de mon gâteau gonflé et doré: "C'est un gâteau Alsa ça non?"
Ahem.
J'espère ne jamais remettre un orteil là-bas.

La première photo est une image de L'avventura, de M.Antonioni.

mercredi 9 avril 2008

Ni civet de bulot, ni oeufs de cent jours. Ni orchestre de bal, ni kiwi au maroilles -les petits gâteaux qu'il préfère-

Il aime les radis roses à la croque-au-sel, les extrémités des croissants, les gaufres de bord de mer, la crème caramel de sa maman, mais pas les pommes de terre.
Il aime la bavette d'aloyau saignante, avec des échalotes.
Il aime le saumon au sel grillé comme au Japon.
Il aime les yaourts avec de la confiture à l'abricot et à l'armagnac.
Il aime le café très sucré, les bananes pas trop mûres, le crumble aux pommes bien froid et la croûte de certains fromages.
Il aime les cigarettes russes, les scones au chocolat, les sorbets au citron mais pas les bonbons.
Il n'aime pas non plus le fenouil, le celeri, la cervelle et les endives. Et la daurade.
Il aime les crêpes frangipane et chocolat.
Il aime manger avec des baguettes, rajouter du piment, souvent.
Il aime le nutella un peu froid.
Il aime les fraises servies avec du sorbet au persil.
Il aime la confiture orange et melon de sa grand-mère.
Il aime la saucisse piquante de l'Italien (et préfère les canelloni aux lasagnes).
Il aime le bulgogi, les takoyakis, les nems et le mouhalabieh.
Il n'aime pas les gratins de pâtes et le riz au lait.
Il aime le chocolat chaud que l'on sert à Venise.
Il aime les Granola lors de longs trajets en voiture.
Il aime les croque-monsieur avant d'aller au cinéma.
Il aime la tranche de citron dans le verre de Perrier quand il fait si chaud l'été.
Il aime installer la petite table et des chaises sur le balcon et dîner en regardant la ville les soirs où il fait bon.
Il aime les chocolats de Madame Durand parfumés au whisky (mais il évite consciencieusement ceux au miel et au piment d'Espelette).
Il aime, certains dimanches qui passent comme un rêve, boire un thé Dragon de Fujian en dégustant des petits gâteaux au matcha délicats et parfumés.

Les petits gâteaux au thé matcha, une recette issue de La table du thé
Pour cinq gâteaux de la taille de celui de la photo (en réalité, ce sont des financiers mais comme je n'ai pas de moule idoine...)

-2 blancs d'oeufs (très bientôt, une idée pour utiliser les jaunes)
-95g de beurre salé
-37,5g de poudre d'amandes
-25g de farine tamisée
-75g de sucre glace
-1,5 cuillères à soupe rase de matcha

Préchauffer le four à 180° et y installer vos moules.
Faire fondre le beurre jusqu'à ce qu'il blondisse légèrement. Le filtrer puis le réserver.
Mélanger la poudre d'amandes, la farine, le sucre glace et le matcha puis ajouter les blancs d'oeufs et fouetter jusqu'à ce que le mélange soit bien homogène.
Verser alors le beurre en filet et continuer de mélanger.
Sortir les moules du four, les beurrer si besoin et répartir la pâte (à mi hauteur si vous utilisez des moules à muffins).
Faire cuire 4 minutes à 180° puis baisser le thermostat à 160°, faire cuire 6 minutes puis éteindre le four et y laisser les gâteaux deux minutes (ça, ce sont les ajustements de mon four à gaz, il faut un peu surveiller et éteindre le four quand la surface des gâteaux est encore un peu humide).
Démouler et laisser refroidir sur une grille (ils sont bien meilleurs froids) .


Les jours un peu gris, il aime particulièrement une soupe qui a goût d'enfance et de voyage.

La soupe préférée de G.

-6 carottes moyennes, épluchées et coupées en rondelles
-environ deux tranches épaisses d'ananas pain de sucre coupées en morceaux
-2 oignons rouges émincés
-2 petites gousses d'ail écrasées
-un gros pouce de gingembre râpé
-un peu de sirop d'érable

Faire revenir l'oignon, l'ail et le gingembre dans de l'huile d'olive avec le sirop d'érable.
Ajouter les carottes, mélanger puis recouvrir d'eau (juste assez pour immerger les carottes).
Couvrir et laisser cuire jusqu'à ce que les carottes soient tendres.
Quand elles le sont, arrêter le feu et ajouter l'ananas.
Mixer. Goûter. Ajouter ce qui vous fait envie (épices, herbes fraîches...) mais il préfère comme ça, nature.

vendredi 4 avril 2008

Jeunes femmes modernes pour parenthèse enchantée -curry, crevettes, lychees et cumbava-

La file d'attente devant la fondation Cartier était on ne peut plus hétéroclite mais j'ai surtout retenu le visage et la silhouette d'une jeune fille sans âge, blonde, à la fois douce et l'air un peu bougon. Elle portait un jean usé et un caban noir en renouvelant complètement le caractère un peu trop déjà-vu de l'assortiment.
La guichetière quant à elle avait une jolie tunique en chambray foncé. Nous avons descendu avec précaution les marches qui menaient à la grande salle presque obscure où Patti Smith avait laissé libre cours à ses envies. J'ai beaucoup aimé ses petites photos alignées dans de grands cadres noirs, et aussi la vidéo où on la voit, portant bonnet, grosses godasses et énorme appareil polaroïde, partir se recueillir sur la tombe d'Arthur Rimbaud. Elle a la ferveur joyeuse et concentrée à la fois. Ce qui me frappe dans ce qu'elle montre, c'est qu'elle est habitée par des figures qui ont aussi peuplé mon adolescence, et qui me hantent encore. On croise, au cours de l'expo et surtout de la sélection de livres qu'elle propose à la librairie de la fondation, Godard, Camus et L'été, Jean Genet, Virginia Woolf et Une chambre à soi, Pier Paolo Pasolini, Marcel Proust... En s'extrayant de son petit monde, on est heureux de s'asseoir dans le jardin qui entoure le bâtiment, tout constellé de pâquerettes.
Si vous avez un torticoli, attendez un peu avant d'aller voir Sophie Calle à la BNF. Et même, si vous avez envie de savoir comment elle se remet gracieusement d'une rupture annoncée par mail en en confiant malicieusement la lecture à des femmes d'horizons aussi éloignés que peuvent l'être le métier d'astrologue et celui de pianiste, offrez-vous son livre tout rose, que l'on peut feuilleter un peu chaque jour, lors d'une pause ou avant de s'endormir. Je trouve que c'est un très bel objet. L'expo quant à elle, à laquelle a contribué (ou aurait pu s'abstenir de contribuer, je ne sais) Daniel Buren, donne un peu le vertige. C'est compliqué de suivre à la fois Arielle Dombasle s'époumonnant sur petit écran, Amira Casar (blonde) prestigiditant sur immense écran, le tout en lisant la version des faits de Chloé Delaume. Et, bien sûr, vous n'êtes pas seuls dans la néanmoins très jolie salle Labrouste du site Richelieu.
Dans ce programme chargé, il est recommandé de faire une pause à ZenZoo pour siroter tranquillement un bubble tea en regardant l'une des serveuses trier un grand sac de linge.
Marie-Antoinette en nocturne n'attire pas les foules, vous vous en félicitez. Vous pouvez observer à loisirs les portraits royaux (et vous dire "Ah, mais Fersen n'était pas si beau que ça...") et ainsi remarquer comme les peintres peuvent parfois prendre des libertés avec le volume des poitrines des petites filles. Celles-ci sont d'ailleurs nombreuses dans les galeries et supplieront leur maman de céder à une gomme ovale aux couleurs de la Reine. Les mamans préfèrent souvent se laisser tenter par les macarons Ladurée proposés à la sortie (il y en a qui ne perdent pas le nord).
Il pleuvra le lendemain sur le parvis du centre Georges Pompidou. En observant la trajectoire artistique de Louise Bourgeois, vous vous sentirez emplie d'un certain optimisme en pensant que ses oeuvres les plus tardives sont peut-être les plus réussies (en tout cas, ce sont celles qui vous touchent le plus). Et son visage ridé lui aussi s'est adouci avec les années, le regard est pétillant. J'éprouve peu d'intérêt pour ses pièces un peu trop organiques mais je reste marquée par une chaise sous une cloche en verre et des robes légères sur des cintres d'os.
Bon, j'avoue en bonne midinette que je suis que j'ai également été ravie de trouver à la sortie un badge Jacqueline Lacan. J'aurais pu craquer pour Marcelle Proust aussi mais avouez que c'est un peu douteux, non?
En traînant autour de l'araignée géante qui occupe en ce moment le grand hall, je surprends un jeune homme raconter avec un enthousiasme bruyant qu'il a croisé Sinclair la veille dans le Marais. Je préfère quant à moi un millier de fois feu Pierre Bourdieu.
Bientôt il est déjà l'heure de reprendre le train. Juste le temps de grignoter encore quelques biscuits à la fleur d'oranger avec une pensée émue pour un dîner délicieux au Pré Verre et hop, on se retrouve à la gare.
La prochaine fois, les épreuves seront passées et j'aurais plein de temps pour aller manger des gyozas ou des pâtisseries ou goûter un nouveau thé avec celles qui voudront.
Merci à G. pour ce weekend impromptu qui redonne plein de force pour le travail!
Merci aussi pour tous les commentaires gentils et encourageants qui donnent envie d'écrire.


J'ai une certaine velléité quant aux nourritures terrestres en ce moment et en attendant les expérimentations du weekend et pour vous épargner une recette de crumble pomme-citron, une idée de curry rapide et sapide qui m'a fait découvrir que en fait, j'aimais bien les lychees. Et vous?

Un curry crevettes et lychees
Pour deux personnes

-une vingtaine de crevetttes crues décortiquées et patiemment dénervées (radio allumée)
-20 cL de lait de coco
-une cuillère à soupe de crème fraîche
-une gousse d'ail écrasée
-2 échalotes émincées
-une cuillère à soupe rase d'un bon curry en poudre (si vous avez de la pâte, c'est mieux mais pas indispensable. Le but est de se fatiguer le moins possible)
-un petit piment rouge égrainé et émincé
-une dizaine de lychees (en boîte, ça ira très bien)
-queques tomates cerises
-deux feuilles de cumbava grossièrement déchirées
-un peu de nuoc mam
-plein de coriandre fraîche

Faire revenir l'ail et l'échalote dans un peu d'huile d'olive.
Ajouter le piment, le curry, bien mélanger et verser le lait de coco.
Ajouter les feuilles de cumbava, les tomates cerises. Laisser cuire un peu.
Au bout de 5-10 minutes, ajouter les lychees et les crevettes. Un peu avant la fin de leur cuisson, verser la crème. Bien mélanger.
Goûter et verser la quantité de nuoc mam nécessaire.
Servir bien chaud avec un peu de riz et recouvert de coriandre fraîche.

vendredi 28 mars 2008

En aparté (2) -il y a des choses qu'on ne sacrifie pas aux printemps qui tardent-

Les jeudis midis ont une texture toute particulière depuis que j'ai décidé d'essayer chaque semaine un nouvel endroit où déjeuner. J'ai l'impression de revêtir mon trench d'Inspectrice Gadget et je me sens investie d'une mission de grande importance (j'ai un petit malaise en écrivant cela parce que je viens d'écouter une émission de France Culture sur les bourreaux ordinaires. On se sent tout petit et tout futile quand on a entendu Jean Hatzfeld ou Rithy Panh. Je me suis longtemps demandée d'où venait mon intérêt pour la Shoah, jusqu'à ce que je sois capable de m'avouer que ce n'était qu'une façon de se préoccuper, en se maintenant à distance, du génocide qui avait touché mon propre peuple).
Ce midi, sous un soleil hésitant, j'ai choisi d'aller aux Pieds dans le plat, un tout petit restaurant en face de l'Eglise du Vieux Saint-Etienne où j'avais vu un soir d'hiver une pièce de Fassbinder qui s'appelait "Preparadise sorry now". J'avais remarqué Les pieds dans le plat en sortant du très joli salon de thé-restaurant-librairie (qui sert l'été un délicieux gaspacho fraise-tomate) situé juste à côté, Histoire de thés, un soir après avoir bu un thé Ikebana avec une gentille bloggueuse. J'ai un avis très mitigé sur Histoire de thés, il faudrait que j'y retourne (probablement très prochainement vu l'ardoise qu'il y avait aujourd'hui, affichant du pain perdu à l'orange et de la tarte à la nougatine).
J'avais appelé la semaine dernière aux Pieds dans le plat pour réserver une table à dîner, mais la dame m'avait gentiment expliqué que le soir, elle n'ouvrait que pour des soirées privées. Qu'il fallait alors lui indiquer le nombre de personnes (au moins dix) et qu'on pouvait ensuite établir un menu ensemble. Elle avait l'air gentille. Je m'étais promis d'essayer dès qu'un déjeuner dehors se présenterait.
Quand je suis arrivée, un peu après midi, elle m'a d'abord dit que tout était réservé (argh) mais finalement, elle m'a laissée m'installer à une petite table "où les gens arriveraient tard" (ouf). Elle m'enjoignit de plutôt m'asseoir avec vue sur l'église "C'est quand même plus joli".
L'endroit est tout petit mais on n'a pas l'impression d'étouffer. Aux murs il y a des gravures, le mobilier est en bois foncé, les tables sont en galva patiné ou recouvertes de papier journal verni. Il y a des petits bouquets de roses dispersés et au dessus de la porte des cuisines, une discrète Cène. Je vais aux toilettes me laver les mains et je suis contente d'y voir, parmi d'autres choses en noir et blanc, une vieille carte de téléphone, 50 unités, avec Jeanne Moreau, le combiné à l'oreille dans Ascenseur pour l'échafaud (je crois).
Au menu ce jour-là:
Deux entrées:
*Nem de sardine (que choisira mon voisin et qui a l'air délicieux)
*Tomates, pesto et mozzarella (vue la saison, j'ai du mal à croire à ce plat mais bon)
Trois plats:
*Boeuf à la marocaine
*Tourte de crevettes aux légumes verts et au curry léger
*Tartiflette
Un plateau de fromages AOC
Deux desserts:
*Tiramisu
*Fondant au chocolat et crème anglaise
Rien de très révolutionnaire mais de délicieux parfums se mêlaient à la bande-son très rock des années soixante, créant ainsi un climat des plus engageants.
En apercevant l'assiette de mon autre voisin qui avait choisi le boeuf à la marocaine, je décidai d'opter pour la même chose. En attendant (très peu de temps) d'être servi, on peut compulser les Libé mis à disposition.
La dame, tout en douceur et carré châtain, m'a alors apporté une assiette fumante où j'ai pu mélanger sans complexe ma semoule cuisson parfaite à la sauce réduite et parfumée qui accompagne sans les noyer le boeuf si fondant qu'on pourrait le manger à la petite cuillère et les légumes qui assurément ne sortent pas d'une boîte. Ce plat n'a rien d'inédit, ni d'innovant mais il est parfaitement réalisé, c'est tout à fait ce qu'on a envie de manger un jour un peu froid, en regardant les nuages au-dessus d'une église, entre deux grandes plages de travail. Si je ne finis pas mon assiette, c'est vraiment par coquetterie.


La clientèle qui m'entoure peu à peu est presque exclusivement masculine, toute en pulls col V et écharpes en laine. Ils parlent de graphisme, de Patti Smith et du programme du festival Mythos.
J'avais d'abord pensé à goûter au tiramisu et puis j'ai songé que je n'aimais que mon tiramisu, aux pavesini et avec une couche de chocolat fondu sur chaque couche de crème et j'avoue que j'ai choisi le fondant au chocolat avec une certaine résignation. C'est quand même un dessert très éprouvé. J'en étais déjà lasse avant d'y avoir goûté. Mais c'est alors qu'elle m'apporta un large triangle sombre, recouvert de cacao, dont la pointe reposait sur une nappe raisonnable de crème anglaise, vraisemblablement maison. La première bouchée leva mes réticence. C'était très bon, pas gras, pas trop sucré, chocolaté juste ce qu'il faut. Rien de spectaculaire, juste un goût très agréable. J'ai fini ma part et j'ai même un peu raclé mon assiette bordée de boutons de roses avec plaisir.


L'addition m'est annoncée avec presque timidité et je quitte ravie Les pieds dans le plat, me promettant d'y amener G. dès que l'occasion se présenterait.
Les pieds dans le plat
43 rue de Dinan
35000 Rennes
0299673155


Merci à Arnaud Cathrine, pour le titre.

mardi 25 mars 2008

Même si l'on y tient vraiment, restons de glace, restons élégants -concombre, crabe et gingembre-

Ce jeudi-là, je n'avais pas vraiment le choix. Personne pour m'écrire un petit mot d'absence, pas de grippe qui me clouerait au lit, pas de grève inopinée des transports et l'angoisse n'a pas encore été élevée au rang de motif valable pour ne pas assister à une sorte de grande réunion avec tous les gens qui font dans la vie la même chose que moi. Ou plutôt qui font dans la vie ce que j'aimerais bien faire.
Depuis plusieurs nuits déjà je m'endormais en redoutant ce moment. D'habitude, je m'invente une excuse, un gros mensonge dit en toute innocence, et je charge une personne charitable d'effectuer pour moi ce genre de formalité. Mais cette fois-ci, l'issue n'étant pas certaine, il aurait été fort imprudent d'y couper.
J'avais prévu, pour me prémunir de ma timidité et de ce qu'on pourrait appeler une certaine phobie sociale (ce qui me retient de poser ce diagnostic, c'est que ce handicap n'apparaît que dans certains contextes très particuliers, et notamment quand je me sens en position de grande nullité pas rapport aux forces en présence. Nulle parce que moche, nulle parce que bête, nulle parce que pas bien classée, nulle parce que grosse, nulle parce que chaussures sales... Tout est bon), de m'acheter un objet doudou, un vêtement par exemple, dont je serais si contente que quoi qu'il m'arriverait, je resterais digne et classe (classe comme cette jeune fille blonde, avec une frange, qui portait des low boots bleu gris, un pardessus noir, un grand foulard rose, un badge Jacqueline Lacan -je veux le même!- et qui affectait un regard peut-être trop pensif pour être honnête au concert de Alela Diane, samedi dernier dans une minuscule MJC de quartier. J'étais debout au premier rang et, sans que je ne puisse rien y faire, j'ai pleuré sans être prévenue quand elle a chanté Oh!my mama).
Alors j'avais repéré une blouse bleue Les petites et une espèce de truc au Comptoir, vert à pois, avec un noeud dans le dos. Mais, par manque de temps et probablement de motivation, je me suis convaincue qu'on n'était jamais aussi bien que dans des tenues éprouvées. J'ai choisi une jupe bleue asymétique et un peu floue, un tee shirt blanc et par-dessus, un petit haut indescriptible, avec des pois, plissé et à nouer dans le dos. Ca a l'air bizarre comme ça, mais c'est pas mal. Et puis on ne voit pas qu'il faudrait arrêter de manger des tartines de pain beurrées et miellées si on veut espérer un jour remettre des jeans sans s'arrêter de respirer.
Ce midi-là, G. ne pouvait rentrer déjeuner; je me suis concocté avec une rapidité qui m'a moi-même déconcertée, un peu de riz sauté à la saucisse chinoise. J'ai avalé un demi pamplemousse sans presque m'en apercevoir et j'ai essayé de faire des exercices de relaxation très personnels (j'écoute et je chante du, hum vous l'aurez deviné, Vincent Delerm). Ca m'a un peu rappelé la demi-heure qui précède les épreuves de l'internat, mais en cent fois moins pire, quand même. Il y a des avant-goûts dont on aimerait se passer.
Je suis partie un peu en retard, une vieille habitude que je ne saurais expliquer. Dans le métro, il y avait une trentaine d'enfants déguisés en cosmonautes, dans des combinaisons en aluminium.
J'ai monté l'escalier en colimaçon en me félicitant de n'avoir croisé personne. Je distinguais des rires, des bribes de conversation, des odeurs de café, en provenance du rez-de-chaussée, où les internes se retrouvent après avoir -mal- déjeuné. Je me suis assise sur un vieux clic clac couleur prune et j'ai attendu. Dans ces cas-là, je suis toujours tétanisée à l'idée qu'on m'adresse la parole, j'ai peur de mes propres réactions (car voyez-vous, on n'entend pas que des choses intelligentes ou bienveillantes dans ce genre de comité finalement très comme il faut).
J'avais un peu mal au coeur en voyant tous ces gens qui se destinent de façon certaine à ce que je ne fais que convoiter, je me suis demandée ce qu'ils avaient de plus que moi. J'avais le coeur qui se gorgeait de larmes. J'ai vu leur insouciance et leur assurance, j'ai vu comme mon avenir était incertain. On voudrait parfois être certain que tous les efforts et les sacrifices seront payés en retour.
J'ai quitté cet endroit la bouche sèche et les jambes molles. Je ne pouvais me résoudre à reprendre le métro, j'avais besoin de grand air. J'ai dévalé les rues à toute allure, j'ai vu qu'un antiquaire avait ouvert, j'ai regardé la vitrine d'un bouquiniste, le menu d'un restaurant, les vitraux d'une église, un chat qui s'enfuyait, les maraîchers de la place Sainte Anne installer leurs étals.
A la maison, j'ai fait du thé, j'ai écouté un peu de musique et puis j'ai essayé de me concentrer sur le travail. L'heure du goûter était déjà bien dépassée quand je me suis décidée à enfourner la pâte de madeleines au citron que j'avais laissée reposer au frigo avant de partir. J'ai fait trois fournées de madeleines archi bossues et parfumées mais malgré ma vigilance et mes ajustements de température, toutes sans exceptions furent irrémédiablement carbonisées sur leur face inférieure. Je n'avais pas le courage de maudire le four à gaz. J'ai monté un peu le volume de la radio et j'ai patiemment retiré tout ce qui était charbonneux.
G., en rentrant, m'a serrée fort. On a mangé toutes les madeleines, finalement.
Le lendemain, alors que je contemplais des Repetto dans une vitrine après une fastidieuse journée de travail, j'entends que l'on m'appelle. Je me retourne et je me retrouve nez à nez avec une vieille camarade de promo que je reconnais bien malgré un bronzage qui me donnerait presque envie de prendre une carte d'abonnement à "Hâlée toute l'année" et plusieurs kilos en moins (je n'ose pas lui demander si elle aime les tartines beurrées et miellées). Elle me parle de Nice et du fait d'aller skier tous les weekends, elle parle vite et un peu fort, en gros elle est super contente d'elle, de ce qu'elle fait, de la vie en général. Alors c'est un peu dur d'articuler "Ben, je repasse l'internat parce que j'étais super mal classée, j'ai pas eu ce que je voulais alors j'ai pris un poste super pourri où l'on me demande de faire des trucs genre "Tiens Patoumi, et si tu nous listais tous les produits d'entretien utilisés à l'hôpital?" et ça fait bien six mois que je n'ai vu aucun patient, ça me manque. Le weekend je révise et les prochaines vacances... c'est dans tellement longtemps que je n'ose même pas y penser"
Je suis rentrée à toute vitesse à la maison, j'ai eu envie de me coucher.
J'aurais pu lui dire quand même: "Mais est-ce-que tu as déjà fait du Kani kyuri ikomi?"
Ces petits disques de concombre sont farcis d'un mélange très délicat de crabe et de gingembre mariné (que la recette préconisait rouge mais j'en ai cherché en vain) et se dégustent très frais avec une sauce sucrée et acidulée à la fois. C'est une recette de Sophie Brissaud qui a décidément plus d'une corde à son arc.

Kani kyuri ikomi, une recette issue de La table du thé
-un concombre de bon diamètre
-une petite poignée de cresson blanchie, rafraîchie et hachée au couteau
-60g de chair de crabe émiettée
-2 cuillères à soupe de gingembre mariné émincé
-du sel

La sauce Sambai-zu
-2 cuillères à soupe de vinaigre de riz
-2 cuillères à soupe de dashi*
-3 cuillères à café de sucre
-2 cuillères à café de sauce soja
-du sel

Préparer la sauce en mélangeant tous les ingrédients puis en les portant à ébullition. Réserver et laisser refroidir.
Eplucher le concombre en lui taillant un pyjama (laisser une bande de peau sur deux).
Le frotter avec un peu de sel fin et le laisser reposer un quart d'heure. Au bout de ce temps, le rincer, le couper en deux et retirer à l'aide d'un couteau bien affûté ou d'un vide pomme, toutes ses graines et un peu de chair.
Pour bien faire, il faudrait fendre le concombre en deux (comme pour un sandwich) et étaler une couche de crabe, puis une couche de cresson puis une couche de gingembre.
Comme je manquais de patience ce jour-là, j'ai délicatement mélangé tous les ingrédients de la farce et j'en ai rempli la cavité formée dans le concombre.
Il s'agit ensuite de laisser reposer au réfrigérateur avant de découper des trances de 1 cm d'épaisseur que l'on aura plaisir à tremper dans la sauce Sambai-zu avant de déguster.
*Pour le dashi, il en existe de déjà prêt dans les épiceries asiatiques. J'avais choisi cette fois-ci de le préparer en suivant les instruction de Sophie Brissaud. Pour un demi litre de dashi, il vous faut un demi litre d'eau, 10g de copeaux de bonite sèchée et un morceau d'algue kombu d'environ dix cm de longueur.
On oublie le kombu pendant quatre heures dans l'eau. Au bout de ce temps, on porte l'eau à frémissement et on attend trois minutes en veillant bien à ce que le mélange ne bout pas. On retire du feu, on récupère le kombu et on verse la bonite. On laisse infuser un quart d'heure puis on filtre au travers d'une passoire doublée d'un linge que l'on retire ensuite délicatement puis que l'on presse pour récupérer tout le liquide retenu par la bonite.
L'art de la patience. Une recette à ne pas faire en écoutant du hard rock.

mercredi 19 mars 2008

San Remo, le printemps en fleurs, au loin j'entends battre ton coeur -poulet ivre et hérétique-

1. Une semaine en automne, une nuit pluvieuse, un immense lit à baldaquin dans un château abandonné
La voiture s'est engagée sur un chemin pierreux, étroit et sinueux. Je repliai la carte du Périgord et la balançai sans ménagement dans la boîte à gants où elle alla rejoindre dans un improbable désordre d'autres cartes routières défraîchies d'avoir trop servies, des lunettes de soleil bien inutiles vu le contexte et un paquet de cigarettes bleu, vestige de l'époque où G. en fumait avec beaucoup de classe mais j'avoue que je suis bien contente de ne plus profiter de leur odeur qui me faisait mal aux poumons. Les essuie-glaces officiaient en rythme. Nous ne disions rien, à la fois inquiets et excités. Nous distinguâmes bientôt une grange sur la gauche, puis un grand portail. Cela correspondait aux indications que la châtelaine m'avait données au téléphone. Il s'agissait alors de donner deux coups de klaxon. G. s'exécuta et apparut alors, derrière le portail, dans la lumière blafarde des phares, une dame au visage ridé, vêtue d'une veste de chasse bleu marine, portant un foulard un peu chic quoique vieillot et des bottes en plastique. Elle tient deux lampes de poches, elle nous ouvre et je descends de la voiture quelque peu ankylosée par la route que nous avons parcourue. Au-dessus de moi, de grands arbres indiscrets balançaient les quelques feuilles dont ils étaient encore parés. Dans une atmosphère qui n'aurait pas déplu à la famille Brontë, elle nous conduisit jusqu'à notre vaste chambre, glaciale mais absolument irrésistible, avec portraits de famille, cheminée, armoire gigantesque, lit à baldaquin, verres à pied et carafe sur un plateau en argent pour les déshydratations impromptues. Deux heures plus tard, l'aubergiste chez qui nous avions -très bien- dîné, nous dira: "Ah bon? Vous dormez au château? Elle l'ouvre encore en cette saison? Il fait quand même très froid!" Elle n'avait pas tort mais les quatre couvertures en laine épaisse qui nous recouvrirent cette nuit de novembre-là nous assurèrent un doux sommeil.

2. Du taleggio, de la saucisse piquante, les vendredis soirs, The Squid and the Whale
Si le taleggio, ce fromage à pâte molle originaire de Lombardie, qui ressemble un peu au maroilles mais qui est plus doux quand il est jeune, se marie très bien à la poire dans un risotto à la Laura Zavan, on peut aussi, pour une dînette réconfortante et improvisée, le couper en petits dés et en parsemer une pâte brisée toute prête (ouh la honte! Mais je vous rappelle qu'on est vendredi et puis même Sonia Ezgulian avoue acheter de la mousse au chocolat industrielle) préalablement recouverte d'un bon coulis de tomates, riche et parfumé, et des tranches de saucisse piquante achetées chez votre traiteur italien préféré en même temps que quelques mini babas dont G. ne fait qu'une bouchée. Quelques minutes dans un four bien chaud et vous récupérez une "tartizza", fumante et parfumée. Parfois, dans des élans d'enthousiasme qui remettent à bien plus tard les promesses de régime adressées à moi-même, je prépare des "tartizzas schizophrènes". Sur l'une des moitié de la pâte, l'assortiment sus-décrit, sur l'autre, une très fine couche de crème (de Roland Lécrivain, un agriculteur qui élève des Froment du Léon, dont le lait est fleuri, crémeux, trop bon!), du poivre du moulin, une fondue de poireaux, des tranches de vraies saucisses de Strasbourg et du comté râpé. Pas glamour pour deux sous mais aux qualités éprouvées. Si j'aimais manger devant la télé, alors je regarderai, en coupant des bouchées fumantes de tartizza dégoulinantes de fromage, The squid and the whale, ce joli film de Noël Baumbach, qui rappelle avec finesse et discrétion les atermoiements de l'adolescence, l'hésitation, les identifications, les désillusions sur désillusions.
"-Pourquoi l'as-tu quittée? (cette fille super gentille qui lit Kafka et t'invite une fois par semaine au restaurant chinois avec sa famille)
-Parce que je pensais trouver mieux.
-Mais mieux comment?
-..."



3. Des spartiates, un pantalon roulotté, un tee shirt avec des petites pommes imprimées

4. Des sardines au barbecue, des tomates cerises, du tamarin

L'été, sur la terrase de mes parents, on fait parfois griller quelques sardines extra fraîches. C'est la tâche qui revient à mon papa. Ma maman, quant à elle, a fait griller à sec des tomates cerises qu'elle se fait une fierté de récolter elle-même dans le jardin. Quand leur peau consent à lâcher leur chair parfumée sous l'effet de la chaleur, elle transvase le tout dans un petit bol où elle a râpé un peu de sucre de palme. Elle ajoute du nuoc mam, de la pâte de tamarin, une petite gousse d'ail émincée. Elle mélange bien puis parsème d'une large poignée de ciboulette (qui vient du même jardin est-elle contente de préciser).
Il s'agit alors de recouvrir les sardines brûlantes de cette mixture couleur sang, fruitée, acidulée. J'adore. Mais pour en manger, il faudrait consentir à aller plus souvent chez mes parents et donc arrêter d'angoisser à cette perspective.

5. Un baiser, mon plaid en flanelle rouge, le canapé gris-bleu
Pour être au mieux de mes capacités cognitives et pour mon bien-être corporel, l'idéal serait de faire chaque jour une petite sieste post prandiale avant de retourner au labo. Pour peu que l'on ait testé un nouveau restaurant (italien à côté de la maison par exemple. Je vous en reparlerai) ou que la conversation ait été un peu animée ou encore que j'aie tenu absolument à poursuivre mon roman en cours, la sieste passe à la trappe. J'essaie alors de somnoler dans le métro, mais quatre stations, c'est un peu court. Le problème, c'est que l'envie de dormir est souvent irrépressible et, comme mon activité intellectuelle n'est pas précisément dynamisante, il m'arrive un peu trop souvent de m'endormir outrageusement dans mon bureau de sous-sol du labo. Suffisamment longtemps pour me réveiller en sursaut et m'apercevoir que j'ai sur le front un érythème avec la marque des coutures de mon pull. La honte. J'essaie de reprendre le plus dignement possible un air sérieux et inspiré et je sors me faire un thé.

6. Du pain frais, du foie gras et des figues
Je n'ai pas beaucoup d'estime pour le pain de mie qui accompagne parfois le foie gras (sauf si c'est dimanche soir, qu'il n'y a plus que ça à la boulangerie, et qu'on a envie de finir le bocal de foie gras entamé la veille après être rentrés du cinéma). Je préfère de loin une belle tranche de pain frais, à la mie dense et à la croûte craquante. C'est un petit dîner que j'aime bien et qu'on peut parfois s'offrir grâce aux grands-parents de G., qui habitent le sud ouest et nous gratifient régulièrement de divers foie gras et autres confits.

7. Des saints-jacques crues, de la mangue et du citron vert
Comme le carpaccio dégusté un soir à Concarneau avec du sable dans les cheveux.

8. Une très bonne amie qui saurait vous aider à choisir un joli sac, un salon de thé l'après-midi, une vive discussion autour de Simone de Beauvoir, un échange d'anecdotes sur Marie Antoinette, quelques biscuits qui sortent du four de l'une ou de l'autre
Un petit fantasme.

9. Une tartine de pain, du beurre demi sel de Ploeuc-sur-lié, du miel de bourdaine reçu par la Poste en provenance de quelqu'un qui, entre autres qualités, sait nager le dos crawlé
S'il me suffit de traverser deux rues pour trouver du beurre Bordier (et je peux rester regarder, fascinée, les dames en tablier blanc, battre le beurre frais avant de lui donner sa forme définitive et de l'emballer avec une dextérité acrobatique), je trouve qu'il est quand même moins bon que le modeste beurre artisanal costarmoricain vendu dans mon monop enveloppé dans son humble papier bleu et blanc. Il est tendre, moelleux, il a goût de lait et de grand air. Alors dire du beurre Bordier (très bon lui aussi quand même), que c'est le meilleur beurre du monde, c'est un peu exagéré.

10.Du thé de Pâques, un roman, une fin d'après-midi
La perspective qui me donne le courage de filer au labo illico presto (je suis déjà en retard)

Je n'ai pas du tout respecté les règles du jeu, j'espère que Lisanka, Annie et Natalia ne m'en voudront pas!

Le poulet ivre est un petit plat que j'aime bien déguster à T'cha, une discrète maison de thé du sixième arrondissement. La serveuse d'un certain âge en baskets Nike peut paraître un peu revêche mais elle s'adoucit avec la fréquence de nos passages. Il règne dans cet endroit une sérénité très particulière, le temps est suspendu, limite il n'y a plus d'internat à passer, on peut passer sa vie en bord de mer à lire, écrire, boire du thé et manger des langoustines. Ce poulet, au goût et au parfum très particuliers, est servi avec une petite sauce au soja et au sésame. C'est un prodige de délicatesse et de force à la fois.
Mon poulet ivre de dimanche dernier n'a certainement pas été conçu dans les règles de l'art mais le résultat fut quand même très concluant, c'est un vrai bonheur d'arroser du riz bien chaud de cette sauce au goût unique.

Le poulet ivre et hérétique
-un poulet (de 1,3kg d'après la balance de nos gentilles volaillères du marché)
-4 gousses d'ail
-un gros pouce de gingembre
-3 échalotes
-250mL de vin de Shao Xing
-un trait de sirop d'érable
-du sel, du poivre du moulin et, quoi qu'on en dise, de l'huile d'olive

Ecraser les gousses d'ail et râper le gingembre dans la cocotte destinée à recueillir l'oiseau. Verser le sirop d'érable, disposer les échalotes.
Masser le poulet avec l'huile d'olive, le sel et le poivre. Le placer dans la cocotte.
Ajouter le vin.
Poser le couvercle sur la cocotte et enfourner pendant deux heures et demie dans un four à 120°
Au bout de ce temps, retirer le couvercle et poursuivre la cuisson pour dorer un peu le volatile.
Trop bon!

Merci à Florence, Rose et Gwen pour ce qu'elles savent.

mercredi 5 mars 2008

La rousse en imper qui m'empêchait de prendre l'ascenseur -le gâteau à l'orange de Momo-

Des secrets qui m'embêtent, j'en ai tout un paquet: j'ai pleuré devant Le cercle des poètes disparus (il se trouve qu'avec l'âge, j'exècre ce film dont l'issue est finalement très peu crédible); quand il reste des demi-oeufs lors de mes moments de pâtisserie, je les mets dans un petit mug blanc, je les passe au micro ondes puis je déguste mon oeuf ainsi cuit avec du ketchup ou du maggi; je connais un type qui ressemble vraiment beaucoup à Vincent Delerm et cela me met un peu mal à l'aise; j'aime bien le foie de veau; je ne savais pas qui était George Michael; j'ai beaucoup de mal à me supporter en maillot de bain; j'ai longtemps fait ce cauchemar où je suis au pied d'un immeuble en verre à la structure particulièrement labyrinthique. Il se trouve que G. habite dans les hauteurs de ce bâtiment tout en transparence et en fragilité. Pour accèder à son étage, je suis censée prendre l'ascenseur. Un ascenseur souvent compliqué, avec plusieurs fonctions à côté des classiques boutons désignant les étages. Il me fait un peu penser à l'ascenseur de Being John Malkovich. J'avais vu ce film un trente et un décembre, dans le cinéma de la petite ville de mes parents. J'appréhendais, comme de coutume, les réjouissances un peu forcées imposées par la date et je m'étais réfugiée au cinéma. Dans mon rêve, il y a toujours une rousse en imper qui m'empêche d'arriver là où je veux, elle m'embrouille avec le fonctionnement de l'ascenseur, elle répète "Tu n'y arriveras pas, tu n'y arriveras pas". Elle a souvent la bouche très rouge et des escarpins, avec des petits talons je crois. Comme les parois de l'ascenseur sont également translucides, au gré des allers retours que fait l'appareil (car je suis induite en erreur par la rousse en imper, je n'arrive pas à me décider pour un étage, elle me trouble trop), je ne fais que scruter les vitres des appartements à la recherche de la silhouette de G. Mais il n'est nulle part et je reste extrêmement angoissée dans cet ascenseur avec cette très belle rousse en imper qui me sourit froidement.
Je déteste ce rêve et je voudrais que cette rousse en imper cesse de m'empêcher de dormir.
Pendant l'absence de G., qui dure encore, j'ai écouté en boucle des histoires de rivières de janvier, de saisons blanches et austères, de jour sous somnifères, des vacanciers qui partent aux sports d'hiver, Modiano sous un réverbère, envisager de relire Hervé Guibert, j'ai avalé sur la table de la cuisine pas toujours nettoyée un gratin de ravioli à l'appenzeller, un pita burger, un curry aux crevettes et aux litchees, des crêpes au chocolat, de la brioche avec du beurre, j'ai écouté à la radio des papous faire les zouaves, de la musique contemporaine, Laëtitia Masson parler des "gens qui n'y arrivent pas", une interview de Vincent D., des souvenirs d'Yves Simon et plusieurs fois, les informations, je suis allée au marché où j'étais redevenue, pour ceux qui ont la mémoire courte "Mademoiselle", j'ai acheté un magazine plein de futilité avec une très mauvaise actrice française en couverture, j'ai cédé à la tentation d'un beau torchon plein de poupées russes et d'oiseaux qui n'existent pas, et à celle d'un cahier qui m'intimide encore tant je le trouve joli, je n'ai pas vu le temps passer lors d'une conversation téléphonique, j'ai envisagé mille fois d'appeler J.M., je suis restée déconcertée par les convictions politiques de L., j'ai vu la dernière saison d'un vieux soap opera, j'ai revu toute la neuro à grand renfort de crèmes au chocolat dégustées dans le bureau, j'ai plongé mon visage dans la garde robe de G.
J'ai lu un recueil de nouvelles pour adolescents où celle écrite par Olivier Adam, dont le début me paraissait pourtant laborieux, m'a chaviré le coeur. Lisez, offrez La cinquième saison. On y parle d'un garçon qui veut être psychiatre et qui lit Roland Barthes, d'une fille qui rescense dans un cahier tous les endroits où l'on peut tranquillement faire la sieste, d'un garçon qui attend son amoureuse un trente et un décembre, d'une fille sur la plage en novembre, une autre enfin qui aime se réciter quand elle a peur du silence, sa chanson préférée:
Le roi a fait battre le tambour,
Pour voir toutes ses dames
Et la première qu'il a vue
Lui a ravi son âme.

Pour occuper les longues soirées, un peu de pâtisserie. Un soir des petits puddings à la banane et au tapioca, un autre une charlotte à la banane et au chocolat (j'attends de voir le résultat), un autre un petit gâteau à l'orange, délicieux de simplicité, parfumé comme dans un rêve. Une recette que Sonia Ezgulian tient de Momo qui jamais ne cède "ni à la panique ni à la colère".


Le gâteau à l'orange de Momo , une recette issue d'un livre de l'Epure très vitaminé
J'ai divisé les proportions par deux, ce qui est parfait pour un petit moule de onze cm de diamètre et quatre cm de hauteur. Si vous multipliez par deux, je pense que ça convient bien pour un moule à manqué de vingt cm de diamètre
Les proportions qui suivent sont celles que j'ai utilisées (donc déjà divisées par deux)

-une orange bio
-60g de sucre roux
-50g de beurre demi sel bien mou
-75g de farine
-un oeuf
-un demi paquet de levure chimique
-un peu de sucre glace

Fouetter le sucre avec le beurre, ajouter l'oeuf puis le zeste d'une demie orange ainsi que le jus d'un quart d'orange (à peu près!)
Bien mélanger avant d'incorporer la farine puis la levure.
Verser dans le moule que vous avez choisi et faire cuire environ trente minutes dans un four préchauffé à 180°.
Vérifier la cuisson avec un cure dent. Si elle est effective, se lâcher avec une fourchette en faisant plein de trous à la surface du gâteau. Verser alors le reste du jus d'orange, saupoudrer de sucre glace et admirer avant de déguster.

vendredi 29 février 2008

En aparté (1) -sur le verre Duralex, j'ai huit ans-

Finalement le jeudi midi, même sans avoir oublié ses clés, pour peu que l'on ait vaincu les dernières résistances de timidité qui peuvent retenir de déjeuner seule au restaurant, on peut faire preuve d'un autre genre de témérité et essayer des endroits pour lesquels la réticence initiale n'était peut-être pas fortuite.
Hier midi, sortie un peu plus tôt du labo avec une très bonne nouvelle téléphonique, je décide d'aller déjeuner au Bazar Saint Guillaume. Coincé entre un salon de beauté et une galerie d'art dans l'une des plus anciennes rues de Rennes, il bénéficiait d'un a priori plutôt favorable vu que B., qui aime les Repetto, Vanessa Bruno et le risotto va parfois y bruncher. Il se rappelle aussi à nous tous les samedis matins, se trouvant sur le chemin le plus agréable menant au marché mais G. était toujours resté très dubitatif, nettement plus interessé par la galerie d'art.
Je descend une station de métro plus tôt, pour finir de me décider; dans une vitrine de jolies timbales fleuries, dans une autre, des spartiates parfaites (et hors de prix). Je veille à ne pas glisser sur les pavés mouillés de la rue qui longe l'église Saint Sauveur, j'arrive au Bazar Saint Guillaume.


L'endroit est charmant, il y a un étage tout en mobilier dépareillé, grands lustres, miroirs et vieille machine à écrire. Au rez-de-chaussée, la cuisine américaine colorée où le chef coupe des champignons côtoie des alcôves à banquettes qui ont l'air confortables, il y a une pile de Régal dans un coin, des étagères avec des plats à tagine, des sachets de farine, quelques livres de cuisine.


Je m'installe à une table en hauteur, la serveuse est souriante et m'apporte du pain frais (cependant un peu trop blanc à mon goût), un petit pot de beurre et de l'eau fraîche. Elle pose sur la nappe en papier blanc la carte du jour.
Les entrées me rappellent un peu les menus du self du lycée (que j'ai pourtant peu fréquenté) mais bon, il y a des gens très bien qui ont fait des livres sur ce que l'on mange dans les cantines alors... Alors, faites votre choix: charcuterie, celeri remoulade ou tzatziki (et un autre truc que j'ai oublié). Je me passe d'entrée de toute façon. A suivre, du hachis parmentier ou une pièce de boeuf (quoi, d'où, rien n'est écrit) ou un sauté de veau ou des filets de hareng à l'huile ou une tarte des Causses. Cette dernière m'intrigue, un peu, puis m'énerve, beaucoup. J'apprends qu'il s'agit d'une tarte aux légumes et à l'emmental qui, assure-t-on à mes voisines tout en blondeur, est un fromage des Causses. Hum.
Je choisis le sauté de veau. Je l'attendrai un temps suffisamment long pour être un peu lassée de l'endroit. Il faut dire que la musique de mauvaise station de radio n'arrange pas les choses. Je lis Les belles années de Mademoiselle Brodie, un petit roman pas aussi intéressant que la couverture est jolie mais bon, ça va, ça m'occupe l'esprit.
La serveuse finit par arriver avec une grande assiette carrée et là, devant les cubes de viande baignant dans une sauce beigeasse, devant la purée qui n'a aucune tenue, devant les pommes de terre sans relief, je revois définitivement le spectre de la cantine. Tout me revient, la macédoine de légume, le concombre à l'eau, la langue de boeuf sauce madère et ses macaroni tout mous, le poisson carré et son riz très jaune, le gâteau de semoule et son coulis gluant, les cantinières qui préviennent: "Si tu ne finis pas tes lentilles -avec les petits cailloux qu'il y a dedans?-, tu vas pas en récré". Tout ça devant cette grande assiette blanche et carrée.
Alors, la viande était pleine de substance gélatino cartilagineuse indésirable, la sauce était insipide et la purée n'offrait aucune mâche (elle était douteusement lisse, liquide et pâle). Ce que j'ai préféré, c'était les feuilles de salade bien croquantes et parfaitement assaisonnées. C'est un peu court. J'ai demandé à la gentille serveuse de la moutarde qui n'est jamais arrivée.
A la table d'à côté, ma blonde voisine raconte comment son compagnon oublie d'aller chercher les enfants à l'école tant il est absorbé par sa console de jeux. La clientèle est très variée, entre couple bobo, copines de shopping et vieux parents. Je crois bien que je suis la plus jeune de la salle.
Pleine d'une intrépidité que je ne soupçonnais pas, je décide de prendre un dessert. Fromage blanc et miel? Fondant au chocolat? Des trucs dont je ne me souviens pas? Finalement deux boules de glace annoncées "artisanales". Elles arriveront, après un certain temps, dans un joli petit ramequin noir et mat, un peu comme ceux qui contiennent le Saint Félicien. La glace immaculée (j'ai choisi coco et citron) se détache avec classe sur la céramique sombre. Elles sont délicieuses, parfumées et onctueuses. Si bonnes que je ne regrette même pas l'absence de biscuit croquant qui aurait pu les accompagner.
Au moment de règler l'addition, très raisonnable, je patiente presque le temps qu'il m'a fallu pour déguster ma glace, le cuisinier me fait un grand sourire et je suis toute gênée par cet endroit joli avec des gens gentils mais où la nourriture n'est pas exactement délectable. C'est dommage, j'aimais bien le nom...
Bon, la semaine prochaine, j'essaie de faire mieux!


Le bazar Saint Guillaume
4 rue Saint Guillaume
35000 Rennes
0299782191
N'essayez surtout pas les pâtisseries de la boulangerie qui fait l'angle avec la rue de la monnaie, elles sont aussi gélatineuses qu'un mauvais sauté de veau.

Toujours plus décousu, je vous invite à lire le très beau et très juste billet de Sophie Brissaud qui s'est retrouvée à Angelina devant un éclair au chocolat que la sophistication rendait à la fois dense et immatériel. Une chouette réflexion sur les affres de la recherche permanente d'innovation.
Et puis pour un voyage immobile, il y a le blog de Lisa, frais et décoiffant comme une bonne vodka.
Ce matin, lever plus qu'à l'aube parce que G. prenait un avion très tôt pour le sud, retrouver d'autres gens qu'il aime. Je regarde un peu tétanisée l'ascenseur s'ébranler, encore en pyjama sur le palier, puis je regagne l'appartement, plongé dans un silence assourdissant. Je m'applique à conserver le goût de ses baisers.

lundi 25 février 2008

Un genre de Charlotte Carrington -Kashmiri rogan josh-

Il est vrai que j'ai quitté la maison un peu précipitamment jeudi matin.
Je me souviens que petite, je me réveillais bien avant l'heure programmée sur mon réveil rose et blanc avec un panda dessus (alors que je n'aime pas spécialement les pandas. Je ne suis pas une grande fan des animaux en général. Je crois que je les aime mal: mes poissons rouges souffraient probablement d'une légère surcharge pondérale vu que j'avais tout le temps peur qu'ils meurent de faim. Leur calvaire s'acheva qui plus est de terrible façon puisque pleine de bons sentiments, j'avais voulu précéder mes parents dans le changement de leur eau et que celle que j'avais mise dans leur aquarium fut suffisamment chaude pour les pocher. Désolée poissons), je lisais alors, selon l'époque, Tintin, Picsou, Je bouquine, Les enfants Tillerman, L'école des quatre jeudis, les contes bleus et rouges du chat perché, les romans de Judy Blume, ceux de Roald Dahl, je crois que j'ai même lu La petite maison dans la prairie (mais pas les huit tomes, ce n'était pas tout à fait ma tasse de thé). Il y avait aussi une série dans la bibliothèque verte qui racontait les aventures d'un garçon dans un pensionnat anglais, Bennett je crois il s'appelait. C'était bien cette heure de lecture matinale, avant d'aller tranquillement boire mon chocolat chaud avec, quand j'en avais envie, une tartine de beurre salé et de gelée de mûres (de la marque Boin, je m'en souviens bien). Bon, on le sait, j'ai détesté l'école primaire, son cortège d'activités débiles et d'instits haïssables (naïvement, je demande à mon instit de CE2 pourquoi la fosse des Mariannes porte ce nom. Réponse immédiatement crachée au visage: "Et toi, pourquoi tu t'appelles Patoumi?" Ah, j'adore).
Enfin, tout ça pour dire qu'à cette époque, je préparais mon cartable la veille au soir et que mes vêtements de la journée, repassés par ma maman, étaient posés sur le fauteuil crapaud jaune d'or que j'ai encore dans mon bureau.
Mes réveils sont bien plus agités désormais. Il me faut toujours un temps de répit entre l'extinction du minuscule réveil offert par mon papa et maintes fois oublié dans des chambres de garde et la verticalisation. Et toujours cette même question absurde posée à G.: "Pourquoi faut-il toujours se lever?" Je me dirige d'un pas encore ensommeillé vers la cuisine où, après avoir mis du lait à chauffer dans une toute petite casserole (je faisais ça au micro ondes avant qu'il ne décide de bouder et que le service de réparations ne se fasse un peu attendre. De toute façon, force est de constater que le chocolat est meilleur avec du lait à la casserole. Mais c'est plus long. Et j'ai souvent déjà dix grandes minutes de retard sur le programme), je bois un petit verre d'eau puis un petit verre de jus de pamplemousse. Il arrive alors que nous entamions une conversation de la plus haute importance au-dessus de nos tasses respectives ("A-t-on vraiment besoin d'une sorbetière?") et là, c'est l'horreur, le retard s'accumule. Je me félicite de ne pas savoir me maquiller, la toilette se résume ainsi au strict nécessaire (enfin, je m'applique quand même à avoir le teint frais donc passage obligé par la solution micellaire et la crème légère), il y a juste les cheveux (si longs, toujours plus longs...) à démêler. Ce n'est pas toujours parfait de ce côté. Je précise, pour les gens inquiets de mon hygiène au demeurant irréprochable, que j'ai l'habitude de me doucher le soir. Cet horaire a fait l'objet de moult débats avec G., adepte de la douche matinale et pour qui passer du pyjama directement à la tenue de la journée relève de l'hérésie alors que je ne peux concevoir de m'endormir sans m'être débarrassée de tout ce que j'ai croisé dans la journée. Et oui, on ne parle pas que de films scandinaves et de littérature russe.
Le retard ne cesse de s'aggraver et il faut encore s'habiller. Evidemment rien n'est prévu à l'avance, évidemment rien n'est jamais repassé, évidemment j'ai oublié de passer récupérer des pulls au pressing, évidemment, je file mon collant au dernier moment.
J'arrive quand même à quitter la maison et dans le métro, je peux enfin souffler (et là je me rends compte qu'une nouvelle journée dans le labo tout pourri commence et une tristesse sourde gonfle ma poitrine).
Alors ce jeudi là n'avait pas très bien commencé pour diverses raisons que je me félicite d'avoir oubliées. Pour ne plus penser, le temps du déjeuner, à l'abysse de consternation dans lequel me plonge chaque nouvelle tâche qu'on me demande (un truc aussi profond que la fosse des Mariannes), j'avais décidé ce jour-là d'aller chercher quelques sushis au restaurant japonais qu'il y a à côté de la maison (à défaut d'y aller avec une copine comme je l'aurais voulu et écrit la veille à la reine du cookie. Je me plains beaucoup, je sais. Il paraît que ça s'inscrit dans ma symptomatologie d'hystérique) et j'ai passé la fin de la matinée à me demander si j'allais prendre des niguiris, des makis ou des sashimis.
Les jeunes femmes qui travaillent au Fuji sont d'une gentillesse et d'une délicatesse rares, elles m'ont accueillie avec une chaleur qui a cruellement contrasté avec l'attitude de mes collègues de travail. J'ai choisi un moriawase et elles m'ont promis, après avoir jeté un oeil au maître sushi (je ne sais pas si ça se dit mais je l'appellle comme ça) que je pouvais repasser dans cinq minutes. J'ai voulu profiter de ce temps pour aller poser mon sac à la maison, parce que ce jour-là, il était vraiment lourd et encombrant. Or, au moment où je m'apprêtais à traverser le parking de l'appartement, au moment même où je passais devant la vitrine du magasin d'antiquités du vingtième siècle dont je vois l'étage depuis la fenêtre de mon bureau, je m'aperçois, en fouillant dans mon sac acheté à Sintra, que mes clés n'y sont pas. Il y a bien mon porte monnaie 100drine en plastique rose, ma trousse porte feuille en plastique rouge 10 swedish designers, un tube de baume à lèvres scandinave, un paquet à demi vide de mouchoirs en papier, mon carnet Moleskine rouge, un autre noir au cas où j'aurais tellement de bonnes idées que je finirais l'autre dans la journée, un bic bleu, un stabylo d'une couleur indéfinissable, un livre de neuro, un autre de gynéco, mon carnet-répertoire avec tous les trucs à ne pas oublier pour l'internat, Guerre et paix, ma carte de métro dans l'étui turquoise des cartes de transports londoniens , plus de portable parce que j'ai perdu mon chargeur et surtout pas de clés accrochées à une petite poupée russe en tweed rose. Argh. J'ai dû les oublier dans ma précipitation matinale. G. rentre tous les jours déjeuner avec moi sauf le jeudi, où il travaille à une heure de Rennes. Je ne vois pas d'autre solution que de déjeuner au japonais, sans copine mais bon.
Alors que ma petite barquette plastique m'attendait sagement sur le comptoir, les gentilles jeunes filles du Fuji, pleines de sollicitude, m'ont installée à une table un peu en retrait, m'ont apporté des petits raviolis brûlants, un thé dans une jolie théière et un nouveau moriawase dans une belle boîte laquée. J'ai mangé avec beaucoup de concentration, n'ayant pas d'autre centre d'intérêt, si ce n'est la conversation de mes voisins les plus directs qui évoquaient l'existence d'un salon de thé apparemment très chouette derrières les fortifications malouines. J'ai contemplé la beauté des niguiris et admiré la parfaite régularité des sashimis. J'ai rêvé un petit instant devant l'harmonie des formes et des couleurs. Ce petit repas était délicieux. Regrettant de ne pouvoir passer l'après midi en leur compagnie comme l'avaient gentiment proposé les gracieuses serveuses, j'ai repris le chemin du travail, songeant un instant avec émotion à ma petite brosse à dents rose et mon dentifrice vert (je suis une maniaque du brossage des dents). Ne pouvant me résoudre à regagner immédiatement le labo alors que je disposais encore d'un peu de temps, j'ai vaqué entre librairies et boutiques (ah tiens un sarouel pour la maison!), j'ai hésité par deux fois à acheter le Elle de la semaine (argument pour: les menus vintage concoctés par Laura Zavan. Argument contre: tout le reste), j'ai fini par jeter mon dévolu sur une boîte de biscuits pour adoucir mon après-midi.


Rien à voir avec tout cela si ce n'est qu'il fut concocté un autre jeudi (celui de la semaine précédente), la recette d'un agneau rogan josh infiniment délectable issue d'un très joli livre de chez Picquier qui vous donne faim sans une seule photo, grâce à la seule évocation des épices et du ressenti de son auteur. Une vraie bible de la cuisine indienne dont j'ai déjà fait trois recettes hautement recommandables mais j'ai une petite préférence pour le rogan josh, onctueux et parfumé. J'ai passé un très bon moment à rassembler toutes les épices dans le mortier, je trouve ça vraiment très délassant d'ouvrir les cosses de cardamome.

Kashmiri rogan josh (presque dans les règles de l'art)